Rencontre Avec Un Inconnu Admirable.
Par:
Marie Favre
Rencontrer un inconnu, aller vers l'inconnu est toujours une expérience riche en émotion
Rencontre avec un moine
La Chine permet l’apprentissage de la méditation et de la découverte du silence ,celui des choses ou le sien propre, intérieur. Déjà les promenades dans les hutongs à la beauté austère , l’omniprésence du gris qui incite l’œil à user d’un regard intérieur et à s’exercer à approfondir la nuance tout comme la cérémonie du thé faite sans précipitation au rythme du Qujin qui permet d’atteindre ce vide qui ouvre parfois sur l’absolu.
Il est vrai que le silence est essentiel dans la pensée chinoise, qu’elle soit confucéenne ou taoiste et bouddhiste, tout comme il joue un rôle déterminant tant en peinture qu’en poésie, comme chez Wang Wei. Il témoigne de la propension chinoise au contrôle des émotions, à l’éloge de la fadeur, au goût de la retraite et de l’ermitage , au goût du non- pouvoir et du non-vouloir (le wu wei) taoistes , à la dimension spirituelle et mystique de la civilisation qui prône l’immanence mais qui y découvre l’éternité.
Dans le Shanxi, au Wutaishan ,où les moines et les nonnettes se retirent du monde, dans le Qinhai à Xiahe où , sur les pentes douces de la montagne environnant le temple sont bâtis des ermitages où l’orant ne peut ni s’asseoir, ni s ‘allonger, où les moines ont aux lèvres la prière perpétuelle tout en vaquant à leurs occupations, on palpe le silence du recueillement, même au sein de la foule .
Au cours de différents voyages faits dans ce qu’on appelle « le petit Tibet »,l’Amdo, où se trouve la foi vive et authentique du Bouddhisme, peut-être mieux protégé jusqu’à maintenant du tourisme que le Tibet proprement dit, nous avons rencontré beaucoup de pèlerins d’une ferveur exceptionnelle, les mains gantées et les genoux protégés, un tablier de peau ceinturé à la taille, se jeter sur le sol à plat ventre, ramper, avancer et se relever pour recommencer. Même les très vieux, le cuir tanné de leur peau toute parcheminée incrusté de crasse et les longs cheveux gris nattés huilés de beurre de yack. Nous avons vu le temple de Taer qui accueillit autrefois Alexandra David Neel, dont nous lisions les souvenirs à tour de rôle pendant les repas, visité la maison natale du Dalaï-Lama guidé par une de ses cousines et discuté avec les moines de Tonjren, parfois même dans leur toute petite cellule, admiré la force de méditation des moines qui tout en vendant les billets au guichet remuaient les lèvres pour psalmodier silencieusement les soutras, le regard tourné vers la profondeur de leur vie intérieure, lumineux et rempli d’une bonté indicible. Mais la toute première rencontre que je fis avec un moine, en 99, fut ,à coup sûr, la plus forte.
.Nous avions décidé d’aller faire un pèlerinage à l’un des quatre monts sacrés bouddhistes, le Wu Tai Shan, dans le Shanxi. Région nichée au milieu des « reaches » du fleuve jaune, le huang he, berceau le plus ancien de la nation chinoise . Terre sacrée , elle accueillit le bouddhisme dès son arrivée en Chine, et draina, jadis, les pèlerins de toute l’Asie dans les 103 temples et nonneries du village.
Lové au creux de la vallée, protégée par les cinq hauts monts à forme de terrasse culminant à 3000mètres, au milieu de rangées de montagnes, ceintes par le brouillard vaporeux , le village à 1600 mètres d’altitude est constitué presque essentiellement de monastères qui s’étagent le long des pentes naissantes, parfois ravinées ou parcourues de ruisseaux et qui sont comme enfouis dans la frondaison des arbres des cours ou de la forêt avoisinante. Certains , tels des ermitages, pointent leur toit au sommet des monts, dominant l’océan de nuages. Le bois vieilli et brut des charpentes et des portes, les ardoises un peu moussues des toits se fondent dans le lieu qui dégage une sensation d’austérité, force, recueillement .
Nous visitions les temples, assistions à certaines cérémonies, frappées par le recueillement des moines , la tête rasée, la bure marron, alignés en rangs silencieux, à l’intérieur d’une salle, agenouillés et balançant le tronc. Ils récitaient les sutras ,une clochette de temps à autre faisait retentir son timbre aigrelet, ou un coup de gong amenait le son guttural et profond des psalmodies. Nous sommes allées rendre visite aux nonnes dans leur monastère : leur vie était aussi recluse et méditative.
Mais le souvenir le plus fort de ces rencontres fut celui auquel je m’attendais le moins.
Nous visitions un temple,.Le groupe se dispersait au hasard de l’intérêt de chacune. Certaines furent distraites par une assemblée bruyante de chinois à laquelle je ne fis pas attention. Une amie, qui connaissait parfaitement le bouddhisme et avait même appris le sanscrit et le tibétain était mon mentor dans cet univers, prenant le temps d’identifier chaque statue et d’en décrypter chaque attitude.
Nous n’avions pas vu qu’un moine nous observait. Il nous surprit quand il fut auprès de nous. Nous nous sommes salués, mains jointes au cœur en inclinant le tronc. Mon amie lui indiqua du doigt une statue « Manjusri ? » dit –elle en tibétain. Il renchérit « le bodhisatva de la Sagesse ».Il nous fit alors signe de le suivre ;Nous sommes sorties par une porte latérale. Il nous amena auprès d’un moine à qui il s’adressa avec respect , nous introduisit et recula pour nous faire avancer. L’homme portait , je crois, un ample vêtement marron ou jaune, qui lui dénudait une épaule. Il me regarda ; Son regard illuminait de bonté . On n’ y lisait que paix, grâce de la foi, intériorité. Par ce regard, il vous « lavait » et vous entraînait dans de sphères auxquelles seul, vous ne pouviez aller. Son visage ,lisse et rougi par le temps sec, dégageait un rondeur et une pureté enfantines, celles des « simples d’esprit à qui le royaume de Dieu est ouvert»,Il récita « oum padmé mani … » et me le fit répéter jusqu’à ce que je fusse capable d’un travail rigoureux du souffle en le prononçant . Il ouvrit sa besace , prit un bout de papier et un crayon et me traça le texte en tibétain qu’il m’offrit , à la chinoise, à deux mains. Je le reçus de la même façon. Son regard m’enveloppa encore une fois , Il se rassit. Nous avons compris que l’entretien était clos. J’étais hors du temps, happée par une quiétude peu ordinaire. Je ne revins sur terre qu’avec les cris du reste de la bande : « mais où étiez-vous ? vous avez raté un tournage, une équipe de réalisateurs tournait une séquence dans le temple ! »Mon amie se tourne vers moi avec un regard d’une radieuse douceur : « je crois que nous avons vécu un moment de grâce unique, reçois le comme un cadeau ! » me chuchota-t-elle. Ce que je fis. J’ai toujours cet angle de feuille de papier écrit en tibétain. Telle la madeleine de Proust, il m’entraîne dans cet univers d’apesanteur diffuse et bienheureuse où l’instant est riche d’absolu, où temps et espace se confondent dans une plénitude rare, que je découvris au Wu Tai Shan"
La moralité de cette exceptionnelle rencontre: se remettre en cause et surtout ne pas craindre, ni redouter l'inconnu!
Marie savoie Favre
Source : Contenu Gratuit / Innovation